Nouvelle n°5

 

Le jeune homme arrive devant l’étroit bâtiment qui lui sert de laboratoire. L’immeuble est étroit, dressé comme une lance pointée vers le ciel. Son atelier en occupe les cinq premiers étages. Situé dans l’ilot ouest, en périphérie éloignée de la cité de Dilpha, il est installé dans un quartier industriel, desservi par de nombreuses et robustes lignes de tricycle. Le sien n’est d’ailleurs qu’un modeste modèle à une place et à pédales, mais il a souvent pu voir passer sur des circuits proches d’imposants cargos motorisés, charriant tant de marchandises ou matières premières qu’il observait les trois câbles ployer sous le poids. Arrivé contre la butée des rails, il soulève son tricycle et va l’accrocher à une patère. Juste à côté est pendu un autre véhicule, signe de la présence de son assistante à l’intérieur.

Jaspin Bielle n’a jamais été très attentif aux cours d’histoire durant sa scolarité. C’est pourquoi il serait incapable d’expliquer depuis quand les voies de tricycle suspendues sont installées ni comment ce moyen de locomotion est devenu le quotidien de tout un chacun. Tout juste trouve-t-il logique que, dans son monde lévitant dans le vide, on se déplace de bâtiment en bâtiment, en franchissant les gouffres sans fond, en équilibre sur trois roues.

Jaspin s’est par contre montré particulièrement brillant dans l’étude des sciences, et surtout la biologie. Il y a si bien réussi qu’il a reçu son diplôme avec un an d’avance, mention et félicitations du jury. Au grand dam de ses parents qui auraient préféré le voir faire carrière comme mage domestique ou, à la rigueur, comme alchimiste industriel.

Oui, mais voilà, Jaspin n’est doté que de peu de måna, à peine assez pour allumer une bougie (et ce, une seule fois par jour et par temps calme) ou changer l’eau gazeuse en eau plate (mais pas l’inverse). Le monde merveilleux de l’alchimie ne l’intéressait guère plus, arguant du fait que les pratiquants sont des gens dont la compagnie est souvent instable, voire explosive, et qu’on ne comprend en général rien à ce qu’ils racontent. Il n’avait non plus aucune appétence pour les professions techniques, comme réparateur de tricycle ou architecte en flottaison, pas plus que pour les métiers créatifs, comme écrivain-mercenaire ou philosophe en comptabilité.

Non, ce qu’adore Jaspin, ce sont les plantes. Il est né pour révérer la flore et sa magie naturelle. Il s’est découvert très tôt ce don qu’on appelle, avec un ton de dédain, la « main crottée » (en référence au terreau brun).

Au sommet de la tour où ses parents logeaient quand il était enfant, le concierge avait aménagé un jardin potager hors sol. Le petit Jaspin y allait d’abord jouer avec ses copains, mais très vite la curiosité avait pris le dessus et le vieux concierge avait commencé à inculquer les bases du jardinage au gamin émerveillé. Ses parents furent d’abord soulagés que leur unique enfant s’intéresse à autre chose que les jeux dangereux des mômes du quartier, comme le poirier en équilibre sur un câble ou le redoutable tricycle-la-dégonfle. Mais ils finirent par trouver que ce n’était pas très sain qu’un enfant passe autant de temps seul en compagnie d’un vieux monsieur célibataire, qui parlait de pollinisation de pistils et autres enfoncements de bulbes dans la terre fraîchement remuée.

Hélas, le virus avait piqué Jaspin. Le jeune homme avait ensuite installé ses propres cultures dans sa chambre. Envahis de verdures et d’insectes indésirables, monsieur et madame Bielle n’attendirent pas la majorité de leur rejeton pour lui offrir un logement rien qu’à lui, et ils furent enchantés de le voir prendre son indépendance et sa jungle personnelle avec lui.

Cela renforça la détermination du jeune homme qui — passant outre les aspirations parentales — s’inscrivit à l’Université Verticale de Technologie Agroalimentaire et de Tricot Mécanique ; deux disciplines vues par les contemporains du jeune Bielle comme peu glorieuses, voire franchement honteuses. Mais il fallait bien que les gens mangent et se vêtissent.

Bielle excella dans toutes les matières sauf la technologie agraire ; domaine dans lequel il parvint à se maintenir à un niveau honorable, malgré une maladresse confinant à l’allergie dès qu’il est confronté à un mécanisme non vivant. Néanmoins, c’est grâce à ce handicap qu’il fit la connaissance durant sa dernière année de celle qui allait devenir sa meilleure amie et plus tard son assistante ; Fromente Poulie. De trois ans sa cadette, celle-ci est à l’opposée de Jaspin ; moyenne dans toutes les matières hormis la machinerie, dans laquelle elle brille par un génie qu’on dirait inné. Tandis que Fromente terminait ses études, Jaspin s’occupait à des expérimentations personnelles, tout en travaillant dans une exploitation agricole pour payer le quotidien. Son diplôme en poche, Fromente a rejoint Jaspin, et les deux compères ont installé leur laboratoire et attaqué leur projet secret.

Jaspin contemple la façade avec fierté. Est-ce enfin le grand jour ? Ce jour où il va toucher à la consécration, à la reconnaissance de ses pairs ? Ce jour où eux, Jaspin Bielle et Fromente Poulie, vont prouver à la face du monde que le mariage de la biologie et de la technologie peuvent se hisser, peut-être même supplanter l’alchimie et la magie.

Le jeune homme passe les portes. À l’intérieur, dans une pénombre relative, à peine percée par les lumignons alchemico-magiques et les voyants multicolores, une jeune femme, accoutrée d’un tablier de lin huilé, est penchée sur les entrailles d’une volumineuse machine. Jaspin s’accorde un instant, respirant à pleins poumons pour s’enivrer des arômes d’humus et d’engrais, malheureusement gâché par l’odeur âcre et métallique des composants alchimiques brûlants dans les lanternes.

Alors, Fromente. Dis-moi où nous en sommes.

La technicienne sursaute, manquant de s’assommer contre une console hérissée de leviers.

Ah ! Monsieur Bielle.

Malgré leur amitié et leur complicité, Fromente n’a jamais pu se résoudre à tutoyer celui qu’elle considère comme son patron.

J’ai réussi, m’sieur Bielle. La synchronisation des registres auxiliaires tient le choc, cette fois. Du coup, j’ai pu aligner la crémaillère de syntonisation. Je n’ai plus qu’à recalibrer les plateaux de dosage de la chlorophylle.

Jaspin acquiesce à chaque mot avec un sourire patient. Lorsque l’ingénieur a terminé son rapport, il peut poser la question la plus importante à ses yeux :

Ça marche ?

Oh oui, m’sieur Bielle. On a réussi !

Jaspin Bielle se détend soudain, soulagé. Son projet est enfin né.

Merveilleux. Ma petite Fromente, tu es vraiment un génie.

Oh allons, patron. Ce n’est qu’un peu de mécanique.

Jaspin se redresse et son sourire s’élargit.

Alors… Je peux en avoir ? Tu en as déjà fait ?

Pas encore. Comme je vous l’ai dit, il ne me reste qu’à calibrer la…

Combien de temps ?

Hum… Dix bonnes minutes.

Soulagé, Jaspin pousse un soupir.

Merveilleux. Je vais demander une audience au Conseil. Appelle-moi lorsque tout est prêt. Je veux être là pour voir les premiers.

oOo —

Lorsque Jaspin revient de son bureau, à l’étage supérieur, il découvre avec satisfaction que Fromente a méticuleusement nettoyé l’atelier.

Tout est prêt, patron. On peut tester quand vous voulez.

On ne teste pas, ma chère Fromente. On crée le futur !

Sans relever la grandiloquence du botaniste, la jeune femme lui indique d’un geste timide une manette à côté de lui. Jaspin pose la main dessus. Puis après un instant qu’il imagine solennel, il l’abaisse.

Un grondement sourd fait alors trembler les murs. Une machinerie complexe est en train de monter en puissance au sous-sol. Après quelques secondes de tintamarre, tandis que Jaspin se dit que tout va finir par exploser et commence à négocier avec ses jambes pour le convaincre de rejoindre le plus vite possible la sortie, une cloche tinte et tout s’arrête. Le botaniste jette un regard intrigué à son amie.

C’est normal, patron. Les galipeurs se sont chargés. On peut lancer la production, maintenant.

Ça va faire ça à chaque fois ?

Malgré l’habitude, Fromente ressent une légère lassitude face à l’amnésie bornée dont son mentor fait preuve pour tout ce qui est du ressort de la mécanique. Elle sort un abaque miniature de son tablier et agite à toute vitesse les minuscules perles avant de répondre :

Les galipeurs ont chacun une charge de cent-dix mégabulles. Ce qui nous fait une autonomie de, hmm… dix millions d’unités avant recharge.

Avant que Jaspin ne réagisse, elle se dépêche d’ajouter :

En gros, si on laisse l’unité de production tourner à plein rendement en permanence, les galipeurs peuvent tenir deux à trois jours. Au moins.

Oh, merveilleux. On y va ?

Et, sans attendre de réponse, le botaniste pousse un bouton. Aussitôt, les regards des deux inventeurs se focalisent sur une jarre de verre à l’embouchure de laquelle un tuyau souple est raccordé. Pendant de longues secondes, il ne semble rien se passer. Jaspin s’apprête à soupirer devant l’échec lorsqu’un plop retentit. Un petit pois vient de tomber dans le récipient.

Un bruit attire l’attention de Jaspin ; un crépitement est en train de parcourir le conduit. Devant ses yeux dégringolent maintenant une poignée de graines, puis des dizaines qui commencent à remplir de plus en plus rapidement la jarre. Après quelques minutes, Fromente retourne à la console et manipule quelques leviers, coupant l’arrivée des pois avant que ceux-ci ne débordent du récipient.

Jaspin ne peut détacher le regard de son œuvre.

On a réussi, ma chère Fromente. Admire ce qui va bientôt remplacer ces horribles et puantes lampes d’alchimistes ! Le pois luminescent ! Le… Zut, je n’ai pas encore réfléchi à un nom.

Le Pois Bielle ?

Oh, bravo ! Fromente, tu es géniale.

o o o o o

Devant l’imposant édifice du Conseil se trouve un bâtiment plus modeste. Il s’agit du parking du Conseil des Sages. Aucune ligne ne connecte la tour principale au réseau de tricycles ; il est obligatoire de passer par le parc de stationnement et d’y confier son véhicule. Sauf si on décide d’emprunter les transports collectifs, auquel cas le tricycle à impériale fera halte à son arrêt situé à l’arrière de l’immeuble du Conseil.

Jaspin y gare son modeste tricycle à pédales entre un magnifique modèle motorisé à la carrosserie d’un noir luisant comme le pétrole, et un non moins imposant coupé sport rouge vif au guidon fuselé et chromé. Le jeune homme, de nature peu matérialiste, se dit tout de même qu’avec le succès de son entreprise il pourra sans doute se payer lui aussi un joli modèle haut de gamme.

Ayant empoché son jeton de stationnement il pénètre dans le hall du Conseil, chargé de la jarre pour l’heure enveloppée dans une couverture. Il grimace aussitôt face à l’abondance de lumières magiques et alchimiques. Ne reculant devant aucune dépense, le Conseil a fait installer un lustre composé de bâtons de mages artistiquement entrelacés. Chacune des pierres enchâssées au bout des cannes émet une douce lumière bleutée et déverse en pluie ralentie un rideau d’étincelles. Alors qu’il est plongé dans une rêverie dans laquelle il tente d’imaginer ce même lieu éclairé par ses pois, le jeune homme est interpellé par un huissier en livrée.

J’ai demandé une audience au Conseil. Je suis Jaspin Bielle, de la société Pois-Bielle et associés.

Suivez-moi.

L’huissier le précède au sein d’un dédale d’étroits couloirs percés de bureaux. Sur les portes, Jaspin a le temps d’entrevoir des plaques aux intitulés dont le sens lui échappe parfois ; « Cablature Urbanistique », « Contrôle des feux follets de signalisation », ou encore « Gestion des permis de tricyclage ». Ils franchissent ensuite une succession d’escaliers qui les mènent six étages plus haut, devant la double porte du Conseil des Sages.

Le factotum frappe trois longs coups puis ouvre en s’effaçant pour laisser entrer le jeune homme. Celui-ci s’avance devant le Conseil de la cité de Dilpha. Malgré tout l’aplomb dont il se croyait capable, il a tout de même les mains moites, la gorge sèche et les jambes coupées. Bref, tous les symptômes d’une panique naissante.

La salle du Conseil couvre tout l’étage. Elle est, selon les normes de ce monde tout en verticalité, véritablement spacieuse. L’espace en est occupé par un grand pupitre en demi-cercle, derrière lequel siègent neuf individus à la mise aussi superbe que leur air est sérieux. Bien qu’il n’ait jamais eu l’honneur de les rencontrer, Jaspin identifie immédiatement les institutions qu’ils président. Les trois premiers sont vêtus de robes compliquées et multicolores, et arborent chacun un bâton à l’extrémité lumineuse ; ce sont les représentants de la caste des mages. Au centre, les trois nobles vieillards aux barbes blanches portent des vêtements en apparence simples, mais la finition des tissus et les bijoux qu’ils arborent démentent cette humilité affichée ; ce sont les Artisans. Enfin, à leur droite siègent trois personnes pâles, certains arborant d’anciennes cicatrices de brûlure. Mais tous sont vêtus de tuniques noires ornées de motifs cabalistiques cousus de fils d’argent. Ce sont les alchimistes.

Devant le pupitre se tient un autre huissier en livrée. C’est le seul personnage dont l’attitude ne donne pas à Jaspin le sentiment qu’il n’est qu’un vermisseau sous le regard de neuf géants.

Avalant sa salive, Jaspin prend la parole selon le protocole qu’on lui a appris :

L’humble Jaspin Bielle se présente devant vous, ô Nobles Sages.

Le jeune homme attend. Il se met à danser d’un pied à l’autre, mal à l’aise sous les regards de marbre des neuf Sages. Finalement, c’est l’huissier qui vient à son aide :

Présentez votre requête au Conseil, Jaspin Bielle.

Nobles Sages, je viens de mettre au point une invention révolutionnaire. Je désire commercialiser ma production sous votre licence.

Quelle est la nature de votre invention ? lui réplique le porte-parole.

« Nous y voilà ! » jubile le jeune homme.

J’ai amené avec moi un échantillon. Est-il possible de faire la pénombre dans la pièce ?

L’huissier se tourne un instant vers les Sages. Jaspin croit voir l’un d’eux hocher brièvement la tête, mais le mouvement est si subtil qu’il doute avoir bien vu. Cependant, le porte-parole s’approche d’un mur et tire un cordon. Aussitôt, d’épais rideaux coulissent devant les fenêtres, plongeant la salle dans une obscurité uniquement troublée par les halos des bâtons des mages.

Sans attendre, Jaspin brandit le récipient et en ôte la couverture. La pièce s’éclaire alors d’une lumière chaude et légèrement ambrée, qui rappelle la douceur d’une soirée d’été. Le biologiste croit entendre quelques expressions de surprise étouffées, ce qui le fait sourire, heureux d’avoir réussi son effet.

Nobles Sages, je vous présente les pois luminescents Bielle. Une génération naturelle issue de nombreux croisements de souches cultivées par mes soins. Ils sont faciles à produire, ne coûtent presque rien, leur éclat dure plus d’un an dans de bonnes conditions de conservation, et ils sont tout à fait comestibles. Bien que, pour être tout à fait franc, je n’ai pas à l’heure actuelle de recette satisfaisante à vous proposer.

Pour la première fois depuis son entrée dans la salle du Conseil, il voit les Sages perdre leur immobilité de statues. Sa démonstration un peu théâtrale n’a pas été vaine ; il est parvenu à piquer leur curiosité. Néanmoins, c’est toujours l’huissier qui lui parle.

Et à quel emploi destinez-vous cette invention ?

Un court instant, Jaspin se perd en réflexions sur le moyen que les Sages utilisent pour communiquer avec l’huissier. Puis il se rappelle qu’on attend sa réponse.

J’en ferais une nouvelle source d’éclairage, Nobles Sages.

S’en suit un long moment de silence. Jaspin commence à avoir les muscles douloureux à force de tenir tendu à bout de bras le kilo de pois lumineux. Il dépose délicatement sa jarre devant lui. Après ce qui paraît être une éternité au jeune homme, l’huissier prend la parole :

Nous aimerions connaître votre niveau thaumaturgique, Jaspin Bielle.

Heu…

Le biologiste, pris de court par cette question, fouille frénétiquement ses poches pour en extirper une bourse. Il finit par en extraire une plaque métallique qu’il brandit à l’assemblée.

Je suis un 10 — B.

Il croit à nouveau déceler chez les Sages un fantôme de sourire, surtout chez les trois mages. Mais il s’en fiche. Son niveau magique, si pathétique qu’il frôle le handicap physique, a toujours attiré les moqueries de ses camarades de classe. Cependant, si à cette époque cela le touchait encore qu’on le traite comme un quasi demeuré, son passage à l’université et sa passion des plantes l’ont complètement guéri de toute honte.

Le porte-parole reprend :

Dans ce cas, pourriez-vous décrire au Conseil les principales essences alchimiques utilisées ?

Jaspin commence à s’amuser de la tournure de la conversation. Il semble que les Sages n’aient pas saisi la nature de sa création. Quel privilège de leur faire découvrir une nouvelle voie, un angle de réflexion inédit ! Ses pensées le conduisent à s’imaginer en grande tenue, siégeant à leurs côtés, dans la quatrième caste des Sages : les Biologistes. Plein d’enthousiasme, il leur répond :

Il n’y en a pas, Nobles Sages ! Ma création n’a à voir avec la magie ou avec l’alchimie. Je les cultive comme n’importe quelle plante ; dans des serres verticales hors-sol, sur des suspensions de nutriments de ma composition.

Cette fois, Jaspin en est sûr ; il a bien entendu un hoquet de surprise en provenance de l’un des Sages. D’ailleurs les neuf vieillards le regardent maintenant avec les yeux grands ouverts. C’est pourtant toujours l’huissier qui parle, mais d’une voix moins assurée qu’auparavant.

Citoyen Bielle, vous nous dites que votre invention n’est ni magique, ni alchimique, ni mécanique. C’est bien cela ?

À vrai dire, je fais appel à quelques procédés mécaniques pour faciliter certaines étapes du développement, mais si vous désirez plus de détails, il faudra demander à Fromente. Je veux dire, mademoiselle Poulie, mon associée.

Les vieillards froncent ostensiblement les sourcils. Leur air réprobateur déstabilise le jeune homme. L’accueil fait à son génie n’est pas du tout celui qu’il escomptait.

Si nous résumons, Jaspin Bielle. Vous requérez une patente d’exploitation pour vendre de l’éclairage non pas à base de magie ou d’alchimie, mais avec des légumes ; une licence pour un article peu onéreux, facile à produire, et qui a la prétention de concurrencer une branche entière de l’industrie thaumato-alchimique ?

Heu… Oui, c’est assez bien résumé.

En cet instant précis, Jaspin comprend que sa cause est très mal engagée auprès des Sages. C’est un scientifique, un biologiste dont la passion lui a fait entrevoir un futur plus radieux, dans tous les sens du terme. Dans sa naïveté, jamais il ne lui est venu à l’esprit qu’il existait un aspect commercial, voire concurrentiel à toute chose, et que celui-ci pouvait se montrer prépondérant. Il comprend qu’il vient de marcher, et même de piétiner allègrement les platebandes des mages et des alchimistes, et que les dignes représentants siégeant devant lui n’apprécient guère la manœuvre. Jaspin réalise tout cela durant le bref moment que s’accorde le Conseil avant que l’huissier ne reprenne la parole :

Citoyen Jaspin Bielle, votre demande est rejetée.

« Finalement, quelle surprise. » raille amèrement le jeune homme, luttant pour ne pas grimacer de dépit. Mais déjà le porte-parole enchaîne :

De plus, le Conseil a jugé la méthode que vous lui avez soumise, et la considère comme nuisible, voire dangereuse. Vous êtes sommé de cesser immédiatement toute activité dans votre lieu de production. Une brigade va être appelée pour démanteler votre laboratoire et détruire les souches potentiellement dangereuses. Enfin, vous et votre associée serez incessamment convoqués à un cours de rééducation civique et moral afin de vous permettre de vous réinsérer correctement dans la vie active de la société.

L’effort musculaire consistant à maintenir un sourire de circonstance, alors qu’il sent tout son être s’effondrer, devient douloureux. C’est avec peine qu’il parvient à articuler :

Je comprends. Puis-je disposer, maintenant ?

Vous êtes libre de rentrer chez vous. Veuillez cependant vous conformer aux restrictions suivantes : vous ne devez pas retourner à votre laboratoire tant que la brigade n’a pas effectué son travail. Vous êtes également tenu de ne plus exercer tant que vous n’aurez pas assisté au cours.

Je comprends. Puis-je disposer, maintenant ?

Vous pouvez.

Oubliant le protocole qui oblige à saluer respectueusement ses ainés, Jaspin fait demi-tour et sort de la pièce du pas mécanique du condamné à mort.

Il descend les étages dans un état d’effondrement moral, au point d’envisager qu’une fois dehors il pourrait tout simplement sauter dans le vide. Arrivé dans le hall, il a pourtant pris une autre décision. C’est maintenant d’un pas décidé qu’il rejoint son tricycle au parking.

En gagnant son véhicule, son enthousiasme est à nouveau douché. Un huissier est là, encadré par deux représentants de la police.

Jaspin Bielle ?

Qui le demande ? couine le jeune homme dont le cumul de déceptions commence à transformer le corps en guimauve.

Ne vous troublez pas, tente de le rassurer l’huissier, un peu inquiet devant le visage pâle et décomposé de Jaspin. Ces messieurs ont pour ordre de vous escorter chez vous ou, si vous ne vous sentez pas en état, de vous y reconduire. Je ferais rapporter votre véhicule dans le courant de la journée.

Je comprends. Puis-je disposer, maintenant ? Bafouille Jaspin, dont les plans pour rejoindre discrètement le laboratoire pour sauver ses recherches des griffes de la brigade viennent de voler en éclats. Les épaules basses et sous le regard des deux gendarmes, il soulève son tricycle et le positionne sur la plateforme de départ, sur la ligne qui se dirige vers le quartier où se trouve son appartement. Puis, alors qu’il commence à s’éloigner du palais, il observe dans son rétroviseur que ses deux anges-gardiens font de même avec un appareil aux armes de la police ; ils pilotent un tricycle mû par un moteur alchimique, reconnaissable entre mille par son crépitement d’étincelles et sa fumée d’échappement couleur souffre. Les deux gendarmes ont tôt fait de le rattraper et restent derrière lui, à distance raisonnable.

Livré à lui-même, les pensées s’enchaînent dans l’esprit de Jaspin tandis qu’il pédale d’un bon rythme. Il fait d’abord le point sur sa situation, qu’il peut résumer en un mot : catastrophique. Comment a-t-il pu être aussi naïf ? Il croyait être un génie novateur, mais à aucun moment il ne s’est figuré que, si personne avant lui n’avait commercialisé un tel produit, ce n’était pas faute d’y avoir pensé, mais bel et bien parce qu’on les avait empêchés. Les mages et les alchimistes ont la main mise sur toutes les innovations technologiques. N’importe quel appareil, du plus banal comme une lampe au plus élaboré comme le dernier tricycle de compétition, fait intervenir un sortilège ou un procédé alchimique. Voire plusieurs en même temps dans les cas les plus complexes. Ces deux castes assurent leur omniprésence dans tous les secteurs commerciaux en une entente cordiale et intéressée. Cordialité qui n’a pas toujours existé, d’ailleurs ; les livres d’histoire regorgent de récits de guerres et d’échauffourées entre les deux clans. Une théorie veut que si le monde n’a pas de fond, ce soit la conséquence d’un conflit thaumato-alchimique durant lequel des armes maintenant interdites auraient été employées.

Penser à tout cela fait passer petit à petit le jeune homme de l’abattement à la colère. Pourquoi devrait-il abandonner toutes ces années de recherches au seul profit de ces arrivistes ? Il ne doute pas une seconde que, sous le prétexte de démanteler ses installations, tout ce qui sera susceptible d’intéresser les alchimistes ou les mages – voire les artisans – sera récupéré sans aucune contrepartie pour lui. Il va tout perdre, ils vont tout gagner en toute impunité. Il n’en est pas question ! Même si cela signifie entrer dans la clandestinité et s’exiler dans un autre secteur, Jaspin refuse de les laisser faire sans réagir.

Pédalant plus nerveusement – sans pour autant distancer son escorte motorisée – le jeune homme fait défiler dans sa tête le plan arachnéen du réseau de tricâbles.

Après quelques secondes de cogitations, il sait ce qu’il doit faire ; quelque chose d’absurde, de désespéré, mais il n’a plus le choix. Sa seule chance est de rejoindre le laboratoire avant la brigade. Et pour cela…

Le moment arrive bien plus vite qu’il ne l’imagine. La ligne sur laquelle il circule vient à en croiser une autre, à une dizaine de mètres d’altitude l’une de l’autre. Il repère les trois fines lignes parallèles qui approchent. Il ralentit, à la fois pour préparer son geste et parce qu’il hésite, l’estomac noué. S’il rate son coup, tout est terminé. Ses anges gardiens ne semblent pas encore avoir deviné ses intentions.

Jaspin ralentit de plus en plus, jusqu’à arriver à l’aplomb de l’autre ligne presque au pas. Ce circuit, d’après ses connaissances du réseau, lui permettrait de rejoindre presque directement le quartier industriel où se trouve son laboratoire. Dans son rétroviseur, les deux policiers le regardent en se demandant ce qui lui arrive. Abandonnant toute réflexion sur la prudence, le jeune homme passe à l’action. Serrant fermement guidon et selle, il donne un violent coup de reins. Son tricycle sursaute et les deux roues arrière déjantent des rails. Jaspin se sent partir en arrière tandis que son véhicule bascule. Il donne un bref coup de guidon et, dans une secousse qui lui fait claquer douloureusement les mâchoires, se retrouve pendu au câble central, accroché uniquement par la fourche de la roue avant. Les phalanges blanches sous l’effort qu’il doit faire pour tenir bon, il serre également les cuisses autour de la selle. Il s’astreint à respirer, se rendant alors compte qu’il a fait tout cela en apnée.

À quelques mètres derrière lui, les gendarmes sont en panique. Ils lui font de grands gestes et lui crient de ne pas bouger. L’un d’eux est en train de se saisir d’une corde. Jaspin ouvre la bouche dans l’intention de leur asséner une phrase d’adieu bien sentie, mais il n’en a pas le temps. La fourche de son tricycle se détache du câble.

La chute semble durer une éternité, et Jaspin a l’impression de la vivre au ralenti. Il réussit à commander à ses mains de lâcher le guidon, et il finit sa dégringolade les bras écartés. Le temps reprend son écoulement normal lorsqu’il percute les câbles qu’il visait. Il tombe sur le côté, les deux roues arrière se coinçant contre un rail, ses bras parvenant à en attraper un autre. Le choc lui coupe la respiration, le câble d’acier lui déchire les manches et lui écorche les bras. Mais il a réussi !

Il prend quelques secondes pour retrouver son souffle et s’assurer qu’aucun bolide ne fonce vers lui, puis jette un œil au-dessus de lui. Il croise le regard médusé des deux policiers. Puis il entreprend, très lentement, de se redresser. La tension des câbles est telle qu’ils ne bougent pas sous un poids aussi négligeable que le sien, mais sa position est encore précaire. Néanmoins, par des mouvements réfléchis et lents, il parvient à replacer son tricycle sur les câbles et s’y installer. Une fois à nouveau en selle, il lance un regard à la ligne qu’il vient de quitter de manière rocambolesque. La police a disparu. Il ne doit pas non plus perdre de temps. Malgré ses douleurs, il se met à pédaler frénétiquement, cette fois dans la bonne direction.

À bout de souffle, c’est en danseuse qu’il termine les dernières dizaines de mètres le séparant encore du quai de son laboratoire. Il a l’agréable surprise de n’y voir que le tricycle de son assistante. Lorsqu’il surgit dans la fraîche pénombre de l’intérieur, il n’y trouve que Fromente plongée dans les entrailles d’une machine, comme à son habitude. Après avoir verrouillé la porte derrière lui, il hurle :

Fromente ! Sors de là, on a des problèmes.

Lorsqu’il a fini d’exposer la situation à son associée Jaspin se sent déjà mieux, comme s’il venait de confesser une faute grave. L’impassibilité de l’ingénieur contribue également à le calmer. Au bout de quelques instants de réflexion, Fromente pointe l’étage et explique :

Patron, allez chercher vos notes là-haut. Moi, pendant ce temps-là, je me charge de saboter ce qu’il faut pour qu’ils n’aient rien à récupérer.

Et, sans attendre, Fromente se dirige à grands pas vers une cuve, saisissant au passage une volumineuse clé anglaise. Jaspin grimpe l’escalier et se rue vers son bureau. Il commence par s’emparer de tous les feuillets trainant ça et là. Les bras encombrés de brassées de papiers, il se tourne vers un secrétaire chargé de dossiers épais. Il s’agit des archives de ses recherches préparatoires. « Que faire ? se demande-t-il. Je ne pourrais pas tout emporter… »

Un violent coup à la porte, en bas, le fait sursauter, lui faisant lâcher son trésor. Se penchant à la fenêtre il découvre la brigade, précédée des deux gendarmes chargés de son escorte. Les cinq hommes de la brigade ressemblent plus à des garçons bouchers qu’à des spécialistes de l’investigation technique. Ils sont dirigés par un homme fluet, au visage pâle et émacié, portant à la fois une tenue aux symboles cabalistiques et un bâton de mage. « Un alchimage ! murmure Jaspin. Ça alors, je pensais qu’ils appartenaient à la légende. La situation doit présenter un grand intérêt pour que le Conseil se décide à envoyer un tel personnage. »

Pendant ce temps-là, l’un des gendarmes levant la tête a remarqué la présence du botaniste. En un instant, toute la compagnie l’observe, et l’un des policiers, lui crie :

Au nom du Conseil, ouvrez ! Je vais vous faire arrêter pour entrave, et délit de fuite !

Jamais ! Vous ne m’aurez pas vivant ! Ha ha ha !

Après avoir hurlé sa réponse, Jaspin s’effondre au sol, adossé à son bureau et la tête entre les mains. « Qu’est-ce qui m’a pris de leur dire ça ? Je suis en plein délire. Je suis fichu… fichu… »

Il a l’impression que le monde s’effondre sous lui, que le sol s’ouvre sous ses pieds pour l’engloutir. Il peut presque sentir la vibration de la chute. Certes, il n’est pas en train de tomber, mais tout oscille vraiment autour de lui. Il écarte les mains et redresse la tête. Il constate alors que les murs sont effectivement en train de vibrer, et un bourdonnement croit en puissance depuis le niveau inférieur. Il reconnaît alors la montée en charge des galipeurs.

Au moment où il se remet sur pied, Fromente surgit de l’escalier, les traits crispés par un mélange de peur et de surprise.

Patron, on a un autre souci, balbutie-t-elle.

Comment ça ?

J’ai fait une bêtise. En sabotant l’installation, j’ai saturé les…

Elle ne peut terminer sa phrase, engloutie par une vague de pois luminescents surgis de l’étage inférieur. Au même moment, sous les pieds de Jaspin le sol se courbe sous la pression d’une force phénoménale, comme si un titan s’adossait au plafond du laboratoire et tentait de le soulever. Au-dehors, les imprécations et coups contre la porte se sont mués en cris d’alarme. Dans un énorme craquement, le bâtiment entier s’ouvre comme une cosse mûre, libérant un flot irrésistible de millions et de millions de pois lumineux.

Tandis qu’il dégringole le long de l’interminable montagne de petits pois, roulant-boulant sur lui-même et accompagné par les cris de Fromente et ceux — plus lointains — des hommes de la brigade, Jaspin ne peut s’empêcher de sourire à l’idée absurde qui l’occupe en un tel moment :

« On va enfin savoir s’il y a un sol ! »

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