Nouvelle n°4

 

Lundi, 22 h 40, un bar de Fortaleïa (Ceinture du Continent Sud)

Les deux hommes et la jeune femme sont installés au fond d’une salle sombre et enfumée d’un bar situé dans les faubourgs de Brazeïa. Ils forment un trio très disparate. Le plus imposant est visiblement d’origine amérindienne. Grand et musclé, il a le haut du corps tatoué de dessins peu communs qu’un œil avisé aurait reconnus comme des motifs chamaniques. Il se tient droit, ses bras puissants croisés sur la poitrine, la mâchoire carrée bien serrée. Devant lui, sur la petite table, repose un verre d’eau, ainsi qu’un bâton gravé et décoré de tissus colorés sur toute sa longueur.

Le deuxième se tient affalé entre ses deux hôtes. En contraste avec le chamane, il parait petit et malingre. D’une carnation très pâle, presque blanche, il avait également les cheveux d’un blond platine. Contrairement à son compagnon stoïque, son attitude décontractée est démentie par son regard toujours en mouvement, captant le moindre geste autour de lui, comme un rapace prêt à fondre sur sa proie.

La jeune femme assise en leur compagnie sirote tranquillement un thé. Elle a tout du cliché de l’amazone urbaine ; elle porte une seyante tenue de combat, sa ceinture et les poches de sa combinaison laissent deviner de nombreuses armes de jet, arsenal parachevé par deux automatiques au métal noir mat coordonné à ses vêtements, bouclés à ses hanches. Enfin, une longue chevelure d’un vert profond termine de lui donner une allure étrangement sauvage.

L’immense chamane semble perdu dans son monde intérieur. L’albinos, répondant au nom de Harfang, passe un instant son doigt sur le rebord de sa chope de bière, puis se redresse. Se penchant sur la table, il murmure :

— Je suis heureux que nous ayons pu nous retrouver ici. Ça fait un sacré bail qu’on n’a pas travaillé ensemble. J’avoue que ça m’a manqué.

— À moi aussi, répondit la jeune femme.

Le géant se contenta d’un grognement.

— Ce bouge convient parfaitement pour ce que j’ai à vous proposer, reprend l’albinos. La boisson est répugnante, mais l’endroit permet de rester discret. Avez-vous entendu parler de ceci ?

Il pose devant eux une page d’un quotidien local. Dans cette partie excentrée de l’Empire mal desservie par le Réseau, on trouve encore couramment des journaux imprimés. L’article qui fait la une arbore ce titre : « La spectaculaire trouvaille du professeur Januar bientôt transférée au centre de recherches de Freidenburg. » Il revient sur le fameux artefact découvert, il y a quelques mois de cela, dans la ceinture montagneuse du Continent Sud et qui avait alors défrayé la chronique par sa nature mystérieuse. Une des hypothèses en vogue prétendait qu’il s’agissait d’un objet appartenant à une dimension parallèle. Une autre avançait une origine extra-terrestre. Dans tous les cas, tout cela n’était que pure spéculation, car dès la chose mise à jour, il avait été placé en sûreté et protégé nuit et jour par les hommes en Robes Noires, la redoutable armée de l’Empire. Cela faisait de lui l’objet le plus rare et précieux de la planète.

Salicorne, la jeune femme, lève les yeux du papier et croise le regard de Harfang.

— Tu veux t’en emparer ?

Faisant disparaître la coupure d’un geste de prestidigitateur, Harfang lui répond en souriant :

— Nous allons le voler. Si vous en êtes, naturellement.

Olivraï prononce une onomatopée que ses compagnons comprennent comme étant un acquiescement. La jeune femme croise les bras.

— Je suppose que son transport sera extrêmement bien encadré. Et je devine que tu as un plan.

L’albinos vide le reste de sa bière d’un trait et repose la chope loin de lui. Il aime ménager ses effets. S’il n’avait pas embrassé la carrière de « serial-voleur », il aurait travaillé dans le spectacle. Ses talents valent leur pesant d’or dans les deux professions.

— J’ai un plan. Et le transport sera extrêmement bien encadré. Figurez-vous que ces imbéciles impériaux ont décidé de le véhiculer depuis la Boleïa jusqu’en Éropie à bord du Métro. Il sera convoyé dans le wagon central, réaménagé pour l’occasion et entièrement dépressurisé. De chaque côté, il y aura une voiture bourrée de Robes Noires. Dans deux jours nous allons embarquer à Fortaleïa, juste avant que le Métro traverse l’Antlante. On aura alors trois heures pour agir. Voilà ce qu’on va faire…

Mercredi, 17 h 32, la gare du Métro de Fortaleïa

Vêtus de grands cache-poussière, Salicorne et Olivraï prennent place dans le Métro, ligne Trans-Antlante Sud à destination de Konakorïa. Installés en 3e classe, ils sont assis dans un wagon moyennement peuplé, au confort relatif. Ils ont ainsi l’assurance que les contrôles y seront moins fréquents, selon les informations détenues par Harfang. Ils se trouvent à trois voitures de leur cible. Pour le moment, ils n’ont rien d’autre à faire qu’attendre l’heure H. Olivraï fait comme à son habitude ; assit bien droit, les mains sur les genoux, le menton haut, il ferme les yeux et ne bouge plus. Parfois, en tendant l’oreille, Salicorne croit deviner un murmure chantonné.

Ils ont une heure à tuer.

Lundi, 22 h 53, Fortaleïa

— On va faire le coup dans la section sub-Antlante pour plusieurs raisons, leur explique Harfang. D’abord, le tunnel est plus large, ce sera plus facile pour vous d’accéder au wagon. Vous suivre et récupérer le paquet sera également plus simple pour moi. Enfin, coincés comme nous le serons dans le souterrain, les Robes Noires auront une l’attitude de mouvements limitée.

Mercredi, 18 h 45, quelque part sous l’Antlante

Salicorne dort, le nez penché sur son livre. Un coup à l’épaule la réveille en sursaut. Ses sens aiguisés par l’entraînement la font réagir immédiatement ; sa main jaillit, écartant brutalement le bout du bâton de pluie.

— T’es timbré, Olivraï ? C’est dangereux, ce truc !

Reposant son bâton, le chamane réplique une suite de mots incompréhensibles. La jeune femme range son livre et soupire :

— Déjà ? Bon, allons-y.

Le couple se lève et se dirige vers l’arrière du wagon. Ayant bien vérifié qu’aucun contrôleur ni Robe Noire n’est visible à l’horizon, Salicorne entrouvre la porte du cabinet. Comme elle s’y attendait, les toilettes du Métro sont étroites, en acier inoxydable, sales et libres. Tandis qu’elle laisse Olivraï y entrer, elle s’assure que personne ne les a repérés avant de le suivre à l’intérieur.

L’exiguïté des lieux n’est pas vraiment propice à ce qu’ils doivent faire. Tandis qu’Olivraï s’accroupit tant bien que mal pour lui laisser le plus d’espace possible, Salicorne prend la précaution de souder la poignée de la porte avec un peu de pâte à fusion, dont l’intérêt est d’être facile à manipuler, et ne provoquer qu’un léger sifflement lorsqu’elle est activée. Puis, elle passe un moment à explorer les montants du hublot donnant sur la voie. Après quelques minutes, elle trouve ce qu’elle cherche et, à l’aide d’un petit kit de bricolage, elle coupe les deux fils qu’elle a dénichés. Elle les relie à un minuscule boitier qu’elle allume. Un voyant s’éclaire sous son regard satisfait. L’alarme est neutralisée.

Ensuite, non sans risquer dix fois de s’assommer respectivement, les deux parviennent à vêtir des masques respiratoires qu’ils avaient cachés sous leurs longs manteaux. Après une dernière vérification de leurs réserves, elle fait signe à son compagnon. Olivraï applique délicatement l’extrémité de son bâton contre le verre du hublot. Celui-ci se recouvre d’une épaisse couche de givre. Le froid est si intense que la jeune femme doit se frictionner malgré son manteau. Après quelques secondes, Olivraï retire son bâton et donne un coup de poing contre la vitre. Fragilisée par le choc thermique, celle-ci éclate. En une seconde, tout l’air et une grande partie des débris du hublot sont aspirés dans le tunnel. Un vent violent frappe leurs visages, et le bruit du Métro résonne de toute sa force brute.

Après s’être débarrassé de leurs manteaux, devenus inutiles et gênants, Olivraï se penche en prenant soin de ne pas trop s’exposer. La paroi du tunnel, hérissée de fixations, passe-câbles et veilleuses de sécurité, n’est qu’à quelques dizaines de centimètres du wagon, assez loin pour qu’il se faufile, mais assez près pour lui arracher un membre en cas d’inattention. Malgré le souffle du déplacement, le chamane se hisse hors du train et parvient à grimper à plat ventre sur le toit de la voiture. Salicorne suit le même chemin quelques secondes après, aidée par les bras puissants de son compagnon.

— Plus facile pour nous, maugrée-t-elle dans son masque. Tu parles !

Lundi, 23 h 2, Fortaleïa

Harfang sort de sa manche un papier plié en quatre. Il l’étale devant lui. À cause de la lumière chiche et de l’atmosphère enfumée, Salicorne doit plisser les yeux pour reconnaître le schéma tracé à la main d’un wagon du Métro.

— Vous aurez à ramper de long de trois voitures, la vôtre comprise. Il n’y a pas beaucoup d’obstacles à redouter. Donc, ce à quoi vous devrez faire attention c’est de faire le moins de bruit possible. Surtout sur l’avant-dernière voiture, celle où se trouve l’une des deux garnisons de Robes Noires.

L’albinos se redresse puis, satisfait de sa pause, il reprend :

— Vous avez une demi-heure pour parvenir au centre du wagon où est placé l’artefact. Une fois là, voici comment ouvrir la trappe de toit…

Mercredi, 19 h 17, quelque part sous l’Antlante

Arrivée sur le toit du wagon dépressurisé, Salicorne accroche un filin sur une plaque d’environ un mètre carré. Puis, avec l’aide d’Olivraï, elle en dévisse les fixations. Prenant garde qu’elle leur échappe sous la poussée du vent, ils la font glisser dans les profondeurs obscures de la voiture grâce au câble. S’aidant de celui-ci, les deux cambrioleurs descendent à leur tour. Dès le pied au sol, ils allument leurs lampes frontales. L’intérieur du wagon est presque vide. À chaque extrémité se trouvent des râteliers d’armes. Au centre, vissé sur un petit socle, repose une cloche de métal d’environ vingt centimètres de diamètre. Tandis que le chamane s’occupe d’ouvrir une plaque identique à celle par où ils sont entrés, mais donnant sur la voie sous le train, Salicorne déboulonne le dôme. Lorsque les cinq écrous sont retirés, elle soulève le bouclier, révélant une boite métallique de quelque dix centimètres de côté, renfermant l’artefact qu’ils sont venus voler.

Olivraï blablate quelque chose dans son dialecte. Malgré le bruit du véhicule et l’étouffement des masques, Salicorne parvient à l’entendre et lui répondre :

— Franchement, aucune idée. Et pas question de vérifier maintenant. On verra quand on en aura terminé. Allez, viens. Aide-moi.

Tandis que le chamane soulève délicatement la cassette, la jeune femme sort une sacoche à la forme particulière d’une de ses innombrables poches. Elle la présente ouverte pour que son compagnon y glisse leur butin. Puis une fois l’étui soigneusement refermé, elle actionne un bouton caché dans la doublure de la sacoche et, aussitôt, une multitude de petits ballons se gonfle sur toute sa surface, transformant la pochette en ballotin protégé par un épais réseau de coussins d’air. Salicorne se dirige vers la trappe ouverte au sol, et y jette son colis.

Lundi, 23 h 21, un bar de Fortaleïa

Après leur avoir apporté une nouvelle tournée, la serveuse s’est éloignée dans les profondeurs de la salle. Harfang s’est offert une rasade de bière, puis a repris le fil de son explication.

— Cet emballage spécial est à l’épreuve de presque n’importe quel choc. Ils l’utilisent dans les missions martiennes. À ce moment-là, si votre timing est bon, je serai avec la draisine à quelques kilomètres derrière la rame. Je n’aurai qu’à repérer le paquet et je retournerai dans l’autre sens. De votre côté, vous refermez tout soigneusement, vous remontez sur le toit, vous rampez jusqu’à votre point de départ et reprenez vos places comme si de rien n’était.

Il laissa passer quelques instants, tandis que les deux autres buvaient une gorgée. Puis, comme s’il se rappelait soudain une anecdote amusante, il glissa :

— Ah, et n’oubliez pas le capteur de pression sous le coffret, hein !

Mercredi, 19 h 23, quelque part sous l’Antlante

— Oh. Merde.

Salicorne s’est approchée de la cloche pour la replacer comme avant quand elle remarque le petit contacteur sur lequel reposait le coffret. Elle le scrute bêtement, se souvenant maintenant de la mise en garde de leur chef. Elle se retourne et croise le regard du chamane. Celui-ci, ayant compris la situation en un clin d’œil, lui fait un geste indiquant l’un des accès. Aussitôt, il se positionne près de l’autre porte, saisissant son bâton de pluie à deux mains.

Salicorne obéit et s’approche du sas. Levant la tête, son regard tombe sur le râtelier. Elle s’empare d’un fusil d’assaut, enclenche un chargeur, arme le mécanisme et se tient prête.

Les Robes Noires ne se font pas attendre. Dès que le sas est dépressurisé, la porte d’accès s’ouvre en face du canon de l’arme brandi par la jeune femme. Devant elle surgit le premier Robe Noire, masqué et vêtu de son célèbre manteau et son sampot règlementaire qui lui donnent son nom. Il n’a pas le temps de lever sa propre arme qu’une rafale lui arrache la moitié du crâne. Salicorne en abat encore trois avant que ses adversaires ne puissent se mettre à l’abri.

Au même moment, Olivraï accueille ses visiteurs à grands moulinets de son bâton de pluie. Chaque soldat percuté par l’arme du chamane reçoit une violente décharge frigorifiante qui fait autant de dégâts qu’une balle.

De l’autre côté, c’est le calme avant la tempête, troublé par quelques staccatos d’armes à feu. Salicorne s’abrite derrière le râtelier, rechargeant son fusil. Les Robes Noires ont dégagé les corps encombrant le passage. La jeune femme entend un bruit qu’elle identifie immédiatement : un cliquetis métallique qui s’approche. Ses réflexes prennent les commandes. Elle bondit, et sans réfléchir à la possibilité de recevoir une balle dans le mouvement, elle donne un coup de pied dans la petite grenade qui a roulé jusqu’à elle. L’explosif sautille au sol puis disparaît sans bruit dans la trappe utilisée pour évacuer leur butin. Elle reprend sa position à l’abri.

De son côté, Olivraï continue à repousser les assaillants. Les corps à demi congelés d’une demi-douzaine d’adversaires encombrent le couloir. Se voyant de plus en plus gêné dans ses mouvements, Olivraï bascule son bâton à la verticale et le laisse tomber. Il tape ensuite du pied dans son bâton, lui faisant faire un arc de cercle en direction du sas. Le résultat est spectaculaire ; un flot de gouttelettes en jaillit, éjecté en face du chamane. Aussitôt, les gouttes se condensent en mortelles aiguilles de glace. L’effet en est dévastateur dans les rangs des ennemis, transperçant les Robes Noires comme autant de petits coutelas glacés. Mais même si le chamane contrôle sa zone, et que Salicorne parvient toujours à maintenir ses assaillants à distance, ils ne pourront tenir encore très longtemps. C’est pourquoi Olivraï lance soudain à tue-tête, dans sa langue rocailleuse, un ordre à sa compagne.

— Oh, non !… Commence la jeune fille.

Puis, après avoir soupiré, elle reprend :

— Tu as raison. On n’a pas le choix. Bonne chance, Olivraï !

Le chamane se met à l’abri du râtelier et brandit son arme à l’horizontale au-dessus de la tête. Il effectue un geste compliqué de la main, puis il incline doucement le bâton. Lentement, les grains emprisonnés à l’intérieur se mettent à cascader, provoquant ce son cristallin et envoûtant qui lui donne son nom. De tout côté, Olivraï entend les corps tomber lourdement. En deux minutes, le bruit cesse sur quelques notes de xylophone. À ce moment, tout être vivant est profondément endormi dans un périmètre d’une centaine de mètres autour de lui. Il sangle son arme dans son dos, soulève la jeune femme inconsciente et se met à réfléchir à son prochain pas.

Après avoir replacé le dôme métallique et fixé la plaque au sol, Olivraï entreprend de hisser le corps de la femme hors du wagon. Malgré sa constitution, l’exercice est long et délicat, surtout pour éviter que celle-ci ne roule et tombe à bas du toit. Le chemin du retour lui semble prendre des heures, à ramper lentement et à pousser la voleuse devant lui. Arrivé à la hauteur du cabinet de toilette, qui fut leur point départ, il observe une pause, le temps d’une réflexion. Après avoir pesé le pour et le contre, Olivraï hausse les épaules et reprend sa progression en direction de la queue du train.

Lorsqu’il arrive enfin au bout de la dernière voiture, le chamane s’octroie quelques longues minutes de repos, laissant ses muscles se détendre. Il s’astreint à évacuer la fatigue le plus possible hors de son organisme grâce à un exercice respiratoire. Mais il a conscience qu’il ne peut rester indéfiniment allongé sur le dos, hypnotisé par le serpent sinueux et flou du réseau de câbles et tuyauteries qui filent devant ses yeux.

Après s’être assuré que Salicorne ne risque pas de tomber, il se retourne et examine son environnement : l’infini tunnel rectiligne, fendu par les rails du Métro et ponctué par les veilleuses qui forment de chaque côté deux rubans luminescents. Le visage de marbre du géant amérindien ne trahit aucune inquiétude. Pourtant, son cerveau passe en revue toutes les options imaginables, cataloguant d’un clin d’œil ce qui pourrait avoir de l’importance autour de lui. Puis, il se saisit de son fidèle bâton de pluie. Encore une fois, c’est lui qui va le sortir de ce mauvais pas.

Olivraï fait glisser le corps inerte de Salicorne contre lui, et l’attache à lui grâce à une sangle qu’il entoure plusieurs fois au niveau de leurs tailles. Puis, enlaçant les épaules de la belle endormie, il se redresse un peu, le bâton fermement empoigné. Il serre les mâchoires. Lui qui, d’ordinaire, ne montre aucune émotion, il laisse maintenant transpirer son inquiétude. Le minutage est extrêmement étroit, et il n’a pas le droit à l’erreur. S’il rate, lui et la voleuse risquent de ne pas avoir le temps de le regretter, mais ce n’est qu’un piètre réconfort.

D’une détente sèche, il bondit en direction du vide. Son bâton pointé devant lui se met immédiatement à cracher une tornade de pluie que la vitesse de déplacement du train repousse vers eux, freinant ainsi leur dégringolade. Durant les quelques millisecondes de chute, la température des gouttes produites par l’arme du chamane descend drastiquement. L’eau se glace en flocons qui, par la force du vent, forment en un instant un épais tapis de neige. Les deux brigands s’écrasent dans un matelas blanc de poudreuse toute fraîche. Bien que fortement amorti, l’impact contre le sol reste encore très brutal. Bloquant de ses deux bras la tête de la jeune femme contre lui, Olivraï fait le dos rond tandis qu’ils rebondissent et roulent entre les rails. Le chamane a le temps d’entendre sa jambe craquer avant qu’il ne cogne son crâne contre le béton d’une traverse, et sombre dans l’inconscience.

Mercredi, 21 h 15, le Temple Noir, Freidenburg

— J’écoute.

— Mes respects, Imperator Danfantès. Je suis votre humble…

— Cessez ce gaspillage de temps. J’attends votre rapport.

— À vos ordres, Imperator. Le Métro no ZX-256-SIN est arrivé à quai à Konakorïa à 20 heures 45. L’escouade de protection, n’ayant pas reçu le code d’identification, comme l’exige le protocole, est entrée dans le train tandis que les Robes Noires en faction dans la station ont bouclé le périmètre, tunnels compris. Ils ont découvert les deux escortes neutralisées. On compte sept morts et dix-neuf blessés de manière incapacitante.

— L’artefact ?

— Disparu, Imperator.

— Pourquoi avez-vous mis aussi longtemps pour m’avertir ?

— Nous avons été obligés d’attendre un représentant assermenté par la curie locale et qui avait une accréditation suffisamment élevée pour lever le confinement.

— Aucune trace des terroristes ?

— L’enquête préliminaire nous a permis de découvrir deux accès forcés puis remis en place dans le wagon blindé. Dans la voiture sept, la vitre d’un cabinet de toilette a été fracturée et la porte scellée. Nous estimons qu’il s’agit du point d’entrée de leur opération.

— Serait-ce de l’admiration que j’entends poindre dans votre voix, Præfectii ?

— N–non, Imperator. Aucunement.

— En cet instant, une estafette de Grandes Robes est en route pour Konakorïa. Je vous ordonne de ne rien faire le temps qu’elles se présentent à vous. Tous les hommes encore valides sont immédiatement relevés de leurs fonctions, dégradés et inscrits pour le reconditionnement. Quant à vous, Præfectii, puisque vous avez la sagacité d’assumer ce fiasco, je vous attends pour discuter de votre avenir à mon bureau. Faites-vous connaître dès l’arrivée des Grandes Robes. Rompez.

— À… À vos ordres, Imperator.

Mercredi, 21 h 15, quelque part sous l’Antlante

— Pourquoi t’es encore là, patron ?

— Ne me dis pas que tu n’es pas contente de me voir, pour une fois, Salicorne ?

La jeune femme aide Harfang à porter le chamane, toujours inconscient, sur la draisine.

Quelques minutes auparavant, la voleuse s’était réveillée, assise contre la paroi du tunnel, et dans une eau glaciale qui disparaissait rapidement au travers de grilles au sol. À quelques mètres d’elle le corps d’Olivraï gisait comme désarticulé, vautré sur un rail.

Après s’être assurée que son compagnon n’était qu’assommé, elle a entrepris de le tirer contre le mur du souterrain, puis elle s’est affalée à côté de lui. Constatant que leurs réserves d’air ne leur auraient permis de parcourir que quelques kilomètres avant de commencer à suffoquer, elle était restée assise, à se demander s’il ne valait pas mieux retirer le masque tout de suite pour s’endormir rapidement et définitivement.

Elle en était à son douzième plan sans espoir pour s’échapper de leur situation sans issues lorsqu’une lueur a attiré son attention. Elle a cru d’abord au passage d’un train, et s’est rapidement assurée que le chamane ne risquait pas de se faire arracher un pied à son passage. Mais, très vite, elle s’est rendu compte que le véhicule qui s’approchait était à la fois petit et lent.

« Déjà les Robes Noires ? » s’est-elle demandé, avant de découvrir que la draisine ne transportait qu’un passager, dont elle a vite reconnu la crinière blonde.

Après avoir sanglé le chamane sur le plateau de la draisine, et renouvelé leurs cartouches d’air, Harfang et la voleuse démarrent dans la direction opposée à celle du Métro.

— Vérifie le temps qu’il nous reste. Je n’ai pas envie de me retrouver nez à nez avec le prochain train.

— … ou une patrouille.

Harfang ricane.

— Ces ploucs ? La nouvelle de notre coup pourra faire dix allers et retours dans leur hiérarchie avant qu’une décision ne soit prise.

Installés comme sur une moto, Salicorne serre avec plaisir le torse de son chef. Par-dessus son épaule, elle voit le compteur de vitesse afficher plus de 500 km/h. Elle a hâte de sortir de ce souterrain.

— De toute façon, lui glisse-t-elle à l’oreille. Avec le bazar qu’on a fait, je pense qu’ils ont bloqué la ligne pour un bon moment. Maintenant, dis-moi. Pourquoi tu nous as suivis, patron ?

— Vous m’avez fait signe.

— Je ne comprends pas.

— Vous avez bien laissé tomber une grenade aveuglante sur la voie, non ? Ça s’est vu à des kilomètres. Je me suis dit que quelque chose ne se passait pas comme prévu. Je crois que j’ai eu raison.

— Et le butin ?

Harfang lâche une manette pour tapoter sa sacoche. Salcorne devine un sourire satisfait derrière le masque. Épuisée, courbattue et saturée d’adrénaline, elle se laisse enfin aller, la tête au creux de l’épaule de son cher patron, profitant de ce petit moment avec lui.

Jeudi, 12 h 15, studios de la Télévision Officielle de l’Empire, Freidenburg

— … et pour terminer cette édition, nous accueillons le professeur Kundreijt Januar, curateur du Musée Impérial de Freidenburg, où se prépare en ce moment même une grande exposition des trésors exhumés sur le site des recherches archéologiques dans le Continent Sud. Bonsoir, professeur.

— Bonsoir.

— Parlez-nous de ces découvertes. Les fouilles ont été fructueuses, n’est-ce pas ?

— Oui. Nous avons mis à jour une centaine de pièces très intéressantes.

— Et l’une d’entre elles a particulièrement excité votre curiosité.

— Heu… Pas à proprement parler…

— Sera-t-elle le clou de l’exposition ?

— C’est peut-être un peu prématuré de dire cela… Nous devons encore mener toute une série d’expertises, d’analyses…

— Certains témoins présents sur les fouilles, et interrogés par nos journalistes, parlent de la découverte d’un artefact en particulier pouvant remettre en cause certaines théories sur l’histoire de l’Empire. Qu’en pensez-vous, professeur ?

— Je ne suis pas autorisé à… Je veux dire, ce ne sont que pures spéculations sans fondement. Je…

— Merci, professeur. Nous rappelons que l’exposition au Grand Musée débutera dans un mois. C’est la fin de cette édition, place au bulletin météo. Bonne soirée.

Samedi, 17 h 16, Tunïa

Les trois voleurs sont attablés à une terrasse surplombant le port, devant des boissons fraîches. Si Harfang et Salicorne sont en pleine forme, Olivraï le chamane, murés dans son habituel silence, semble plus renfrogné qu’à l’accoutumée. Ce n’est certainement pas l’atèle mécanique lui enserrant la jambe qui lui remonte le moral. Néanmoins, son humeur s’est grandement améliorée lorsque, peu après son réveil, l’albinos lui a rendu son bâton de pluie, et qu’il a constaté qu’il était intact. Il semble de toute manière faire plus grand cas de son arme que de sa jambe.

— Bien, lance Harfang. C’est le moment, n’est-ce pas ?

— J’ai hâte de découvrir ce pour quoi on s’est donné tant de mal.

Harfand sort des profondeurs de son manteau une bourse de velours. Il en retire la cassette pour laquelle ils ont semé le trouble dans le Métro. Après avoir vérifié l’absence de regards curieux tournés vers leur table, Harfang ouvre le coffret et dévoile son contenu. Une pochette très abimée, en matière translucide, abrite un objet rectangulaire. Le voleur déplie l’étui avec délicatesse et en extrait un petit appareil. Tenant dans la paume de la main, son boitier métallique est orné d’un écran et de quelques boutons sur son côté le plus grand. Un fin câble y est attaché, qui se sépare en deux à mi-longueur et se termine par deux bouts ronds. D’abord perplexe, le voleur appuie doucement sur différents interrupteurs jusqu’à ce que l’écran s’allume, affichant des glyphes illisibles. Au même moment, un murmure s’échappe des embouts. Après une hésitation, Harfang porte précautionneusement l’une des sphères près de son oreille. Il entend alors une mélodie soutenant une voix androgyne chantant :

« This is Major Tom to Ground Control

I’m stepping through the door

And I’m floating in a most peculiar way

And the stars look different today »

Il retire aussitôt l’écouteur, troublé.

— Qu’est-ce que c’est ? demande Salicorne.

— Une chanson, répond l’albinos en passant l’objet au chamane. C’est dans une langue que je n’ai jamais entendue, avec des instruments bizarres.

Après avoir écouté une dizaine de secondes, sans exprimer aucune émotion Olivraï donne l’étrange appareil à la jeune femme. La voleuse porte le casque à ses oreilles et ferme les yeux. Ses deux compagnons la regardent se mettre petit à petit à dodeliner de la tête en rythme avec la musique. Une fois le morceau terminé, elle repose les embouts et rend l’appareil à son chef.

— C’est incompréhensible, mais envoûtant. Il a une voix extraordinaire. Ça devait être une sorte de prêtre ou de magicien. Mais je ne vois pas en quoi ce truc peut faire vaciller l’Empire. Vous y comprenez quelque chose, vous ?

— Moi, non. Et toi, Olivraï ?

Le chamane réfléchit un instant avant de répondre. Sa réplique fuse dans son étrange langue. Ses deux compagnons hochent la tête. Finalement, Harfang lève la main pour l’interrompre.

— Oui, oui. Je pige où tu veux en venir. Et, ma foi, ce n’est pas plus absurde qu’autre chose. Crédible, même. Mais je vais vous demander de vous poser la bonne question : est-on des révolutionnaires ou des voleurs ?

Olivraï reprend sa position méditative habituelle. Salicorne sirote sa boisson, plongée dans ses réflexions. L’albinos poursuit :

— Ce que je veux dire, c’est : est-ce que vous vous voyez en leaders de la révolution ? Vous vous sentez de diriger une rébellion contre l’Empire ? On est habitués à la clandestinité, mais là c’est complètement autre chose. Franchement, on a des têtes de héros ? Et puis, si on n’est même pas capable de comprendre en quoi ce truc peut renverser l’Empire, comment voulez-vous convaincre les gens de nous suivre ?

— Qu’est-ce qu’on fait, alors ? On le vend ?

Harfang lâche un petit rire et soulève à hauteur de ses yeux l’appareil suspendu par le fil, le scrutant sous toutes ses coutures.

— Vous pensez en tirer combien ?

Salicorne pose son menton sur ses mains jointes. Elle semble bouder, mais finit par répondre :

— Je ne sais pas. Au moins… cent-cinquante ?

— Et toi, Olivraï ?

Le géant renifle puis réplique par un monosyllabe.

— Non, quand même, tu exagères, là. Moi, franchement, je n’en donnerais pas plus de vingt. Sincèrement, personne ne se ruinera pour une boite qui chante des prières dans une langue imaginaire. Même si on tombe sur un pigeon, on ne rentrera jamais dans nos frais.

— Alors quoi ? On le leur rend ?

Avant qu’un des deux ne puisse réagir, Olivraï s’empare de son bâton et le pointe sur le petit appareil. En un instant, celui-ci blanchit de givre au point que Harfang doit le lâcher sous la soudaine brulure du froid. Le chamane le pousse alors vers le bord de la table tout en continuant à le glacer.

Une fois l’appareil au sol, il lève le pied et abat son talon d’un coup sec. La boite à musique se brise en minuscules éclats, comme s’ils étaient faits de verre.

L’albinos et la jeune femme regardent le géant reprendre sa position favorite, yeux fermés et bras croisés.

— Je crois que la question est réglée, souffle Harfang.

— On fait quoi, maintenant ?

— Ce qu’on sait faire le mieux. D’ailleurs, écoutez-moi bien. On m’a parlé d’un coup fumeux. Approchez-vous, je vais vous expliquer…

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