Nouvelle n°1

 

Le taxi fendait le désert Quatre comme un scalpel dans la chair tendre. Son passager, l’inspecteur Bénabirès, se fit déposer à cinq kilomètres de la Tour. Il descendit du véhicule, épousseta son pantalon et attendit le concierge, comme on le lui avait demandé. Après vingt ans de carrière à patauger dans la lie de l’humanité, à dénouer les mesquineries que ses semblables, ou pas-si-semblables, étaient capable d’infliger, l’inspecteur Boris Bénabirès s’était forgé un caractère trempé, voire hermétique, qui ne laissait presque plus de place à l’amour de son prochain. Bénabirès passait ainsi pour un homme aigri, désagréable et à l’humour douteux. Mais tel un métarat d’égouts qui aurait trouvé une proie, il ne lâchait jamais une affaire tant qu’il ne connaissait pas le fin mot de l’histoire. Voilà pourquoi sa hiérarchie lui confiait toujours les enquêtes les plus délicates, celles que personne d’autre ne voulait.

L’inspecteur était campé à l’entrée du domaine, attendant le concierge. Grand et massif, il aurait très bien pu jouer professionnel dans une équipe de rugby, être champion de judo plutôt que d’intégrer la police. Sa tête chauve et barbue, posée sur un cou de taureau, gardait en permanence une moue boudeuse, propre à déstabiliser le plus arrogant des suspects. Il était vêtu d’un pardessus à la coupe bon marché et à la couleur terne qu’il portait avec l’élégance d’une armure médiévale, cachant ses immenses battoirs de mains dans ses poches.

Le concierge, petit être à la peau grise ne faisant qu’un avec sa voiturette, vint à sa rencontre. Les rodentiens, dont il faisait partie, avaient l’allure de souris imberbes et grassouillettes. Ils possédaient en manière de membres inférieurs des embryons de jambes, presque des moignons. C’est pourquoi on les trouvait souvent derrière des guichets, ou comme chauffeurs ou caristes. Ils faisaient littéralement corps avec leur véhicule.

L’inspecteur prit place à bord de la voiturette et, tandis que celle-ci parcourait la distance jusqu’à la base de la tour, il répondit par monosyllabes au bavardage insipide de son hôte. Ses yeux augmentés détaillaient les superstructures de la gigantesque construction.

La merveilleuse tour de verre et d’acier flottait au milieu du désert Quatre. Elle attirait beaucoup de curieux et d’envieux. Mais les visiteurs autorisés à y entrer étaient rares et les nouveaux arrivants encore plus. Une impressionnante variété de races y vivait en bon voisinage, mais seuls les limuriens supportaient de résider au sein des cinquante premiers étages ; le moteur anti-gravité qui maintenait l’édifice en lévitation condamnait quiconque y résidant à vivre la tête en bas.

On disait les limuriens originaires des fosses abyssales des océans. Céphalopodes géants, ils résidaient dans des milieux hostiles à toute autre forme de vie ; ils restaient enfermés entre eux dans des habitats hermétiques sous une pression qui aurait réduit n’importe quel terrien en pulpe en un instant. Jusqu’alors on n’avait trouvé aucun moyen de communiquer avec eux. Le débat faisait rage entre ceux qui pensaient qu’ils ne comprenaient pas nos tentatives de contact, et ceux qui tenaient pour acquis que ces êtres nous ignoraient superbement.

Ils laissaient néanmoins les autres races profiter des merveilleuses machines qu’ils produisaient, tout en nous laissant le soin de nous demander ce qu’ils gagnaient à agir ainsi.

Le concierge s’arrêta à une cinquantaine de mètres du bas de la tour.

— Je ne vais pas plus loin.
— Comment fait-on pour monter ?

L’homme-voiture fronça son semblant de museau, renforçant la similitude avec un muridé. Bénabirès regardait en direction du bas de la tour. Le gratte-ciel lévitait à quelques dizaines de mètres du sol. L’effet ne cessait d’être impressionnant.

— Vous prenez une nacelle, siffla le concierge. Vous voyez le portique, là-haut ?

Il désigna de son court bras une excroissance de la tour, comme un quai inversé. L’inspecteur acquiesça.

— Il doit y avoir des cabines. Vous montez dedans et vous appuyez sur le bouton d’appel. S’il n’y en a pas… revenez me le dire.

Et, sans attendre, il fit demi-tour et fila dans le chuintement du moteur électrique de sa voiturette dans la direction opposée. Bénabirès le regarda s’éloigner en soupirant, puis se dirigea vers l’emplacement des nacelles. Il ressentit à mesure qu’il s’approchait l’influence grandissante de la tour ; des rafales tourbillonnaient autour de lui, et il sentait l’air chargé d’électricité statique. Il sentait les poils de ses bras se dresser et le picoter, et des petits parasites apparaissaient sur l’interface de ses yeux augmentés.

Les nacelles étaient là ; trois cabines blanches en forme d’œuf, assez larges pour y monter à deux. L’intérieur était curieusement aménagé ; il y avait des ceintures de sécurité pour les passagers — ce qui inquiéta un peu l’inspecteur — un compartiment pour un bagage à main. La cabine était également équipée de hublots, ce qui renforçait la similitude avec une capsule orbitale des premiers âges de la conquête spatiale. Mais c’étaient les nombreuses glissières parcourant les parois qui l’intriguaient le plus, comme si quelque chose de mobile pouvait se déplacer dans toutes les directions. Bénabirès parvint à glisser son immense carcasse à l’intérieur de l’étroit habitacle. Il s’assit, boucla sa ceinture et appuya sur le seul bouton présent, orné d’un logo représentant une cabine d’ascenseur. Aussitôt, le sas se referma. Un signal sonore retentit pendant quelques secondes, puis tout s’éteignit et la cabine commença à s’ébranler.

La montée était relativement lente, ce qui laissa le temps à Bénabirès d’admirer le paysage. Admirer était un bien grand mot. En effet, le désert Quatre n’avait d’autres agréments à offrir à l’œil que ce qu’on attend d’un désert ; rocaille, terre sèche, végétation rachitique à perte de vue, et aucune trace de vie animale. Perdu dans ses pensées, l’inspecteur eut soudain un sursaut. Était-il en train de s’endormir ? Il avait cru basculer. Il plissa les yeux et scruta le paysage. Il n’avait pas rêvé ; la vue s’inclinait doucement. Il fit du regard le tour de l’habitacle et constata que l’intérieur pivotait lentement. Il respira profondément, mais se rendit à l’évidence ; il n’avait aucune sensation de mouvement et pourtant dehors le monde était en train de tourner. L’horizon à l’extérieur était maintenant proche de la verticale. Il comprit alors quel était ce phénomène et pourquoi la cabine était conçue ainsi ; elle se hissait le long de la zone des moteurs anti-gravitique. Il était en ce moment même en plein sous leur influence. Son corps était attiré non plus par la gravité terrestre, mais par l’effet du champ gravitique concentré de la tour. Ravi de sa déduction, il évita de regarder dehors et attendit patiemment d’atteindre le quai, situé au-delà du soixantième étage. La cabine s’immobilisa en douceur contre la plateforme. Bénabirès ouvrit les yeux au bruit du sas qui s’actionnait. Il constata que la nacelle avait retrouvé une horizontalité normale. Il déboucla sa ceinture et s’extirpa de l’habitacle en grommelant.

Sur l’aire, trois personnes l’attendaient. Le premier à s’approcher était un humain, apparemment naturel puisque les senseurs de l’inspecteur ne détectaient aucun implant. Les deux autres étaient un véritable cyborg presque entièrement converti, et un chabiot. L’humain prit la parole, en tendant la main au nouvel arrivant :

— Inspecteur Bénabirès, bienvenue dans la Tour. Je suis Paulin Hector, maire du quartier humanoïde. Nous sommes enchantés de faire votre connaissance. Et soulagés de votre présence.

Sans laisser le policier répondre, le cyborg fit un pas en avant. Il leva une main à son front en un salut militaire impeccable et débita d’un ton monocorde :

— Citoyen Gavin B12, chef officier de sécurité de la Tour. À votre service, monsieur !

Enfin le félidé s’approcha de l’inspecteur en ondulant. Il lui saisit délicatement le bras et y prodigua une caresse qui dura le temps qu’il s’adressa à l’inspecteur :

— Flizz. Médecin. Enchanté, humain.

Sa voix sifflante se teintait d’un charme lénifiant que démentaient ses yeux jaunes et cruels. Bénabirès n’aimait pas les chabiots, ils le mettaient mal à l’aise. Il n’aimait pas les chats d’une manière générale. Il n’aimait de toute façon pas les animaux. En fait, l’inspecteur Boris Bénabirès n’aimait pas grand-chose.

— Vous êtes au courant de notre problème, j’imagine, reprit Paulin une fois que le félidé eut terminé sa salutation et s’était à nouveau mis en retrait pour se lécher la main qui était entrée en contact avec l’étranger.
— Brièvement, répondit l’inspecteur.
— Suivez-nous, je vous prie. Pendant que nous nous rendons sur les lieux, je vais vous dire ce que nous savons.

À l’intérieur de la tour les parois étaient composées de différents matériaux, souvent d’origines hétéroclites ; comme si on avait bâti avec des objets de récupération. Plaques de métal, écrans en plastique se chevauchaient sans logique apparente. Cependant, çà et là, Bénabirès découvrait des surfaces d’une autre nature qu’il finit par reconnaître être végétales. Les couloirs où le guidait le trio étaient vastes, aérés et éclairés régulièrement, mais ils n’y croisèrent personne.

Avant sa venue, l’inspecteur Bénabirès avait révisé sa leçon. La tour abritait six races intelligentes différentes – et sans doute tout un tas de parasites. Chacune occupait son propre quartier constitué d’un certain nombre d’étages. Chaque quartier possédait une zone d’entrepôts, des usines de transformations de matières premières et de recyclage, et des niveaux complets dédiés à l’agriculture et l’élevage. La tour était ainsi pratiquement autonome.

Très vite, son escorte bifurqua dans une coursive beaucoup plus étroite et plus sombre, où l’on pouvait à peine circuler à deux de front. Ils marchèrent une poignée de minutes, s’enfonçant à l’intérieur de la tour. Bientôt, Bénabirès perdit le fil du trajet et aurait été bien en peine de retrouver le chemin du retour. Ils arrivèrent enfin dans un hall où se trouvaient des ascenseurs de service. Gavin en réquisitionna un et la troupe pénétra dans la cabine. Tandis que le cyborg programmait leur destination, Paulin entreprit d’expliquer la situation à l’inspecteur.

— La victime est un culiomorphe nommé Dzazal. Âgé de dix-sept semaines, sans histoires ni casier.

« Un culiomorphe, ça commence bien… » pesta intérieurement Bénabirès. Ces hybrides avaient eu pour ancêtre certaines variétés d’insectes de la Vieille Terre, ils avaient mutés plus ou moins artificiellement pour atteindre la taille et le statut protégé d’êtres conscients et intelligents. À l’instar des chabiots, comme à peu près tout ce qui se tenait sur des pattes et communiquait, ils mettaient mal à l’aise l’inspecteur. Lorsqu’il était en présence de l’un d’eux, il avait toujours la sourde impression de rencontrer un extra-terrestre.

— Il y a deux raisons qui nous ont poussés à faire appel à vous sont doubles, continua Paulin. Tout d’abord, la victime a été écrasée par une caisse d’avitaillement d’une tonne…
— Comme un vulgaire moustique, lâcha l’inspecteur.

L’atmosphère dans la cabine dégringola de plusieurs degrés, mais personne ne dit rien. Paulin finit par reprendre son récit.

— Nous sommes sûrs qu’il ne s’agit pas d’un accident. Vous en jugerez par vous-même. L’autre raison est que le drame est arrivé dans le quartier humanoïde. Nous désirons éviter par-dessus tout que cette affaire ne provoque des tensions interespèces.
— Je comprends, répondit poliment l’inspecteur qui, dans son for intérieur, se fichait en fait éperdument de ces histoires politiques.

Un silence pesant retomba dans la cabine. Les édiles de la tour ne devaient pas s’attendre au caractère particulier de l’inspecteur. Personne, à vrai dire, ne s’attendait à Bénabirès. C’était son truc.

— Avez-vous des soupçons ?

C’est Gavin, le cyborg, qui lui répondit.

— Après recoupement de tous les profils enregistrés des citoyens de la Tour, aucune corrélation n’est apparue, monsieur !

Bénabirès laissa filer quelques secondes avant de parler :

— Et des profils non enregistrés ?

Personne ne réagit. Il tourna la tête, mais ni le cyborg ni l’humain ne lui rendirent son regard. Bien entendu, le chabiot le fixait de ses yeux fous, mais cela ne signifiait rien.

— Ne me dites pas que vous n’en avez pas ? ironisa l’inspecteur.
— C’est un sujet délicat, répondit sèchement Paulin.
— Bon. On avance.

La cabine les déposa au 95e, dans les premiers niveaux de la cité humanoïde. Ils étaient dans les réserves, les sous-sols du quartier en quelque sorte.

Ils arrivèrent en quelques minutes sur le lieu du drame ; une zone de rangement tout à fait anonyme. Au pied d’un rayonnage, où s’alignaient des caisses de stockage standardisées, l’une d’entre elles gisait au sol, fendue sous la force de l’impact. Sous elle, des membres chitineux et les extrémités d’ailes membraneuses et transparentes en dépassaient. Les alentours avaient été éclaboussés d’une humeur visqueuse brune. Bénabirès se dit qu’il s’agissait sans aucun doute des entrailles du culiomorphe.

— Qu’en pensez-vous, inspecteur ?
— Il est mort, Jim.

À nouveau ce silence consterné dont Bénabirès avait l’habitude depuis longtemps. Il glissa les mains dans les poches de son pardessus, et activa les augmentations de ses yeux. Il se mit à scruter la pièce.

— Quand est-ce arrivé ?
— Un peu plus de six heures, siffla Flizz.
— Pas de caméra de surveillance ?
— Elle ne nous apprend pas grand-chose. On y voit Dzazal seul, la caisse tomber et l’écraser. Rien d’autre. J’ai transféré le fichier à votre iAssistant, monsieur !
— Merci. Est-ce que quelqu’un sait ce qu’il fichait là ? Il était docker peut-être ?
— C’était un négociant. Il est possible qu’il se soit rendu ici pour contrôler un stock lui appartenant. Nous allons vérifier.

Le balayage n’apprit pas grand-chose à l’inspecteur. Les infrarouges lui étaient inutiles ici, vu l’âge de l’événement. Trop d’empreintes mélangées pour tirer quelque chose des ultra-violets. Il s’approcha et scruta l’emplacement d’où était tombée la caisse. L’armature de l’étagère était fixée au mur. En augmentant les contrastes, Bénabirès s’aperçut que cette paroi était de nature organique, comme du bois.

Bénabirès cherchait un indice, sans grand succès, lorsque le cyborg se mit soudain au garde-à-vous.

— Attention ! Attention ! Nouvel homicide signalé. Quartier félidé, un mort par noyade.

Toute la compagnie s’était retournée à l’annonce, Paulin pâle comme un fantôme, et Flizz en crachant, la fourrure hérissée de colère. Bénabirès, quant à lui, n’avait pas quitté sa bonhomie. Il dit simplement :

— Monsieur Hector, conduisez-moi sur place. Je n’ai plus rien à faire ici.

Sans répondre, Paulin passa devant lui et revint vers les ascenseurs.

Le quartier des félidés se trouvait une vingtaine d’étages au-dessus de celui des humanoïdes. À la sortie de la cabine, Flizz prit la tête de la délégation. Après s’être entretenu avec un compatriote dans sa propre langue, faite d’un mélange de sifflements et de miaulements gutturaux, il les dirigea au centre de la tour. Pour y arriver, ils traversèrent une zone d’habitations. La pénombre tamisée qui y régnait était agréable pour les résidents, mais obligeait l’inspecteur à forcer la luminosité de ses implants. Bénabirès, généralement flegmatique avait du mal à garder sa contenance devant tous ces yeux luisants de tapetum lucidum[1] braqués sur lui.

Ils arrivèrent dans une pièce cylindrique au sol inégal. Au centre de la salle, qui était également le point central de la circonférence de la tour, se trouvait un petit étang artificiel. Les parois étaient de la même matière végétale qu’on croisait un peu partout. Cependant elle donnait ici l’impression d’être au cœur d’un immense tronc d’arbre.

Sur le sol, à quelques mètres de l’entrée, un corps était allongé, la tête plongée dans l’eau. Bénabirès s’agenouilla précautionneusement à côté et laissa ses yeux scanner la dépouille. Flizz vint se placer en face de lui.

— Qu’en dites-vous ? lui demanda l’inspecteur.

Le félidé se pencha sur le cadavre, scrutant intensément le crâne de son compatriote, tâtant ou palpant certains endroits du visage et du cou. Il finit son examen en reniflant longuement tout le haut du corps. Malgré ses a priori envers eux, Bénabirès admirait les sens hyper-développés des chabiots. À l’image de leurs ancêtres félins, leur truffe était un laboratoire chimique digne de concurrencer les appareils d’analyse les plus sophistiqués. Inutile de se demander pourquoi ils étaient si nombreux à travailler pour la police ou la parfumerie.

Se redressant, Flizz donna son verdict :

— Les examens toxicologique et chimique sont négatifs. En outre, je n’ai aucune idée de ce qui a pu être utilisé pour la strangulation.
— Moi, j’ai ma petite idée…
— Et qui est ?
— On a des caméras ici ?
— Dans cette pièce ? Certainement pas, cracha avec dédain le chabiot.
— Hmm… Quel était son métier ?
— Il était enseignant. Sciences naturelles.
— Ah. Il venait étudier à cet endroit, vous croyez ?

Le félidé s’efforçait d’avoir le regard encore plus méprisant.

— Vous dites vraiment n’importe quoi, inspecteur. Vous ne comprenez rien.
— Alors, aidez-moi. À quoi sert cette salle ?
— C’est un espace qui a une importance cruciale dans notre société. Commettre un tel crime ici est très choquant pour nous.
— Cela ne répond pas à ma question.
— C’est notre lieu d’aisance, inspecteur.
— Vos… toilettes ? Vous n’en avez pas chez vous ?

Flizz ne se départit pas de son air écœuré.

— Quel concept répugnant, inspecteur. Faire ce genre de chose chez moi ? Pouah ! Il n’y a qu’un humain pour imaginer une telle chose.

Bénabirès hésita une fraction de seconde entre le fou rire et le dégoût. Décidément, les chabiots étaient plus étranges que ne pouvaient l’être les culiomorphes ou les aviens. Il jeta un dernier regard aux griffes rétractiles que la victime avait dégainées lors de son agonie, puis se releva en grommelant. Il revint auprès de Paulin et Gavin qui, connaissant les mœurs félidées, s’étaient gardés d’entrer. Bénabirès se planta devant le maire en soupirant :

— Il me faut un café. Et j’ai des questions. Café, d’abord.

 

Bénabirès était assis à une cafétéria du quartier humanoïde. Devant lui une tasse fumante et une part de tarte aux fraises étaient posé. Paulin et Gavin se trouvaient en face de lui. Le médecin était resté parmi les siens pour aider à préparer la cérémonie funèbre de la victime.

Entre deux bouchées, l’inspecteur demanda :

— Parlez-moi de cette tour.
— Que voulez-vous savoir ?
— Son histoire. Qui l’a construite ? Pour quoi faire ? Pourquoi ici ?
— Je ne vois pas le lien avec votre enquête, monsieur !
— C’est mon enquête, justement. C’est à moi que revient de trouver des liens. Très souvent, le lieu a autant d’importance que le mobile dans un crime. Et il est toujours intéressant de connaître le terrain pour envisager toutes les possibilités.

La Tour, lui raconta Paulin, a toujours existé. On ne l’a pas construite, on y a emménagé. Les premiers habitants connus furent les mystérieux limuriens, qui l’avaient équipé de leur fameuse technologie anti-gravité. Puis le peuple avien en a colonisé le sommet. Enfin, le reste de la Tour fut petit à petit occupé par différentes autres espèces. Certain pensent que les limuriens en furent les bâtisseurs, d’autre croient qu’ils l’ont découverte, seule et vide, dans le désert. Mais tous s’accordent pour dire qu’elle commença à être habitée il y a peut-être une centaine d’années. Sans doute plus.

— Qu’entendez-vous par « emménager » ?
— Chaque société a installé et modifié une partie de la Tour pour y vivre ; logements, commerces, cultures, recyclages…
— Mais qu’y avait-il avant ? À quoi pouvait bien ressembler la tour avant votre emménagement ?
— Je… ne sais pas, hésita Paulin. Je suis né ici, tout comme mes parents.

L’humain tourna la tête vers le cyborg.

— Je n’ai pas d’information à ce sujet. Nous ne possédons pas d’archives de cette époque, monsieur !
— Autre question. J’ai commandé un café, pourquoi on m’a servi du thé ?

Paulin sembla décontenancé. Il balbutia :

— Mais… c’est du café.

Bénabirès observa sa tasse comme s’il la voyait pour la première fois.
— Pas étonnant qu’on s’entre-tue ici. Bon, si je résume, la tour était là, et vous vous en êtes emparé. Personne ne sait d’où elle vient, ni qui a pu la construire.
— Peut-être que les limuriens…
— On parle bien de ces énormes céphalopodes turquoise vivant dans un fluide magnétisé sous une pression équivalant à celle d’une fosse sous-marine ?
— Oui, mais…
— On parle bien de ces bestioles dont la technologie est bien plus avancée que la nôtre, mais avec qui, à ce jour, on n’a toujours pas trouvé le moyen de communiquer ?
— Oui, c’est ça.
— Vous me prenez donc pour un con, n’est-ce pas ?
— Inspecteur…
— Non, non, j’insiste. Me suggérer d’aller interroger des individus dont le mode de vie empêche toute relation, et tout contact physique, c’est génial. Et pour couronner le tout, vous cherchez à m’empoisonner…

C’est à ce moment-là que Gavin leva le bras en son traditionnel salut militaire et débita de sa voix artificielle :

— Attention. Attention. Nouvel homicide signalé ! Quartier avien, décès par étranglement.

Le visage de Paulin se décomposa. Il se prit la tête dans les mains. Bénabirès reposa sa cuillère une fois la dernière bouchée de tarte avalée. Il s’essuya la bouche et se leva.

— Tout ceci devient follement intéressant. Venez, monsieur Hector, ne déprimez pas, ce n’est pas vous qui êtes mort. Allons donc rendre visite à nos amis emplumés.

 

Le quartier avien n’avait rien à voir avec les autres étages. Les aviens ressemblaient un peu aux griffons des anciennes légendes, sans la partie léonine. Pour Bénabirès, ce n’étaient que de grosses poules. Il n’en était pas à les détester comme les félidés, mais il ne les aimait tout de même pas plus que cela. Du fait même de leur nature, leur habitat était particulier. Ils ne résidaient jamais à l’intérieur ; leurs foyers étaient toujours ouverts aux quatre vents, et l’essentiel des étages qu’ils occupaient dans la tour était constitué de plateformes et de poutres où ils adoraient se percher. Étant leurs propres véhicules, ils vivaient de manière beaucoup plus autarcique que le reste des locataires — limuriens mis à part.

Lorsque la porte de l’ascenseur s’ouvrit, les visiteurs furent accueillis par une bouffée d’air fortement ammoniaquée. Partout où il posait le regard, Bénabirès pouvait voir le ciel et sentir de violentes rafales gifler son visage. Gavin haussa la voix pour dominer le bruit du vent :

— Par ici. Monsieur !

La troupe s’engagea dans le labyrinthe de poutrelles, de tuyauteries et de grilles d’aération. Bénabirès avait l’impression de déambuler sur la coque d’un vaisseau spatial.

Ils arrivèrent enfin dans un lieu dont l’aspect tranchait dans ce paysage industriel anarchique. L’inspecteur pensa immédiatement à un théâtre antique. Des gradins entouraient en demi-cercles concentriques une aire de quelques dizaines de mètres carrés, au milieu de laquelle se tenait, majestueux, un arbre magnifique. La seule fausse note de ce charmant tableau était le corps pendu entre deux branches, ballotté par les rafales. Un petit rassemblement d’aviens était tenu à distance par quelques-uns de leurs congénères.

Le trio s’approcha, pénétrant sous la ramure de l’arbre. Bénabirès prit un moment pour contempler le végétal. Les forêts étaient devenues dramatiquement rares, au point qu’il était particulièrement incongru de trouver un arbre à cet endroit, au sommet de cette tour. Le vent, moins violent dans cette zone un peu abritée, faisait bruisser les feuilles d’un vert profond. L’effet était agréablement lénifiant, et le policier se surprit à rêvasser, cherchant inconsciemment un sens aux murmures qui tombaient du feuillage.

La victime était pendue par le cou. On l’avait hissé à deux mètres de haut à l’aide d’une liane appartenant à l’arbre ; l’inspecteur pouvait en voir ici ou là entre les branches. Le crâne de l’avien gisait contre son épaule. Il avait les yeux exorbités, et une petite langue fine et pointue dépassait des lèvres cartilagineuses qui ressemblaient à un bec atrophié. Bénabirès secoua doucement la tête pour chasser l’image d’un poulet accroché à un présentoir de boucherie.

— Parlez-moi de cet endroit…

Il s’était mis à chuchoter sans raison. Comme s’il se trouvait dans un lieu sacré. Ce qui était sans doute le cas aux yeux des aviens, se dit-il.

— Il s’agit de l’agora, répondit Paulin. L’endroit où les aviens se réunissent en conseil. Outre la monstruosité du crime, c’est un sacrilège pour eux. C’est une véritable insulte que d’avoir commis ce meurtre ici.

Bénabirès se tourna en souriant. Il dévisagea le maire.

— Un crime ? Vous progressez, monsieur Hector. Et pourquoi pas un suicide selon vous, mon cher Watson ?

Arborant une moue boudeuse, Paulin s’expliqua :

— Les aviens ne pratiquent pas le suicide. C’est un concept qui leur est totalement étranger.

— Nous sommes ici même au centre de la tour, n’est-ce pas ?

— Exact, monsieur !

— Pourriez-vous, mon cher Gavin, me procurer un plan de la tour avec l’emplacement des trois meurtres ?

— C’est fait, monsieur ! répondit le cyborg après une seconde de silence.

— Merci, monsieur ! Répondit l’inspecteur en saluant d’une main au front.

La moquerie sembla passer complètement au-dessus du crâne chauve du cyborg, à moins que sa restructuration faciale n’ait pas inclus la possibilité d’exprimer la moindre émotion. Bénabirès prit son iAssistant en main et y afficha le plan qui venait d’y être téléchargé. Il ne dit rien, mais une moue satisfaite illumina son visage tandis qu’il parcourait la carte du doigt.

— Je crois que j’ai maintenant tous les éléments pour conclure cette enquête. Tous sauf un. Monsieur B12, monsieur Hector, vous allez m’attendre à ma cafétéria préférée. Je n’en aurais pas pour longtemps.

— Il est imprudent de vous déplacer seul, sauf votre respect, monsieur !

— Mon respect est infroissable. Je prends la responsabilité de mes actes.

— Mais vous n’avez même pas examiné le corps !

Bénabirès tourna la tête vers le cadavre oscillant doucement à quelques pas de lui, semblant le voir pour la première fois.

— Inutile, vraiment. Et ennuyeux. Une perte de temps. À tout à l’heure, messieurs.

Et ils suivirent du regard la massive silhouette de l’inspecteur s’éloigner en direction des ascenseurs.

 

 

Le cyborg et le maire du quartier humanoïde attendaient toujours le policier à la cafétéria. Ils avaient épuisé la patience de la serveuse qui avait maintenant renoncé à leur réclamer leur commande. Flizz les avait rejoints un peu plus tôt.

— Il est parti depuis combien de temps ? demanda le chabiot.

— Un peu plus d’une heure et demie, maintenant.

— Il lui est peut-être arrivé quelque chose ?

— Je crois plutôt qu’il s’est enfui pour masquer son incompétence, soupira Paulin.

— Gavin, vous ne pouvez pas le localiser ?

— Non, monsieur ! Il n’est pas enregistré à la Tour, et son iAssistant n’est pas géolocalisable. Désolé, monsieur !

Flizz siffla de frustration.

Ils étaient en train de débattre de la possibilité de contacter le Bureau Central de la Police pour se plaindre du comportement et du désistement de leur inspecteur et réclamer l’envoi d’un remplaçant efficace, lorsque Bénabirès surgit dans la salle, les vêtements en lambeaux, tâchés d’une étrange matière gluante, le visage bleui d’hématomes. Il se tenait également un bras en écharpe.

— Un café ! Et une aspirine ! furent ses premiers mots, criés à l’adresse de la serveuse.

Personne n’osa lui demander quoi que ce soit le temps qu’il se soit installé en face d’eux, s’asseyant avec un soupir d’aise. L’hôtesse lui apporta une grande tasse fumante, un verre d’eau et un cachet, ainsi qu’une part de tarte en murmurant : « Cadeau de la maison » avant de se retirer derrière le comptoir. Le trio attendit patiemment que l’inspecteur ait avalé la gélule avec une gorgée d’eau et une grimace, puis qu’il ait englouti la moitié de son café avec un plaisir manifeste.

Quand enfin il eut reposé sa tasse en soupirant, Paulin n’y tint plus :

— Alors ? Que s’est-il passé ? Que vous est-il arrivé ?

Le regard perdu dans le dédale des tuyaux de climatisation du plafond, Bénabirès répondit d’une voix lasse :

— L’affaire est résolue. Mais ça ne va pas vous plaire. Oh, non. Pas du tout.

Les édiles étaient suspendus aux lèvres de l’inspecteur. Il se redressa et, attaquant sans hésitation la tarte, commença à leur raconter son histoire.

Il leur expliqua que ses soupçons étaient nés en découvrant la deuxième victime, et s’étaient confirmés à la troisième.

— Il y a deux éléments qui m’ont mis la puce à l’oreille…

— Monsieur ? Vous vous êtes fait poser un implant auditif ?

Bénabirès dévisagea le cyborg, cherchant à savoir si sa question était réellement aussi naïve ou s’il avait tenté de faire de l’humour. Reprenant son récit, il regretta néanmoins de n’avoir pas pensé lui-même à ce jeu de mots.

— Je veux dire que deux choses ont attiré mon attention. D’abord, chaque crime a systématiquement eu lieu au centre exact de la tour. L’autre élément est l’omniprésence de ce végétal, le bois.

— Du bois ? intervint Paulin.

L’inspecteur leur expliqua qu’à forte de vivre dans un même endroit jour après jour, la plupart les gens finissaient par oublier les détails qui les entourent, ne plus arriver à voir l’évidence qu’ils ont sous les yeux quotidiennement. La tour était traversée sur toute sa hauteur et au centre de son diamètre par un gigantesque arbre. Les aviens ont installé leur conseil à l’ombre de ses branches, les félidés leurs toilettes publiques au cœur de son tronc, et les humains stockaient leurs réserves parmi ses primes racines.

— Alors, selon vous, les meurtres ont été commis par des fanatiques amoureux de la nature ? Une cellule écoterroriste ?

— C’est bien plus prosaïque que cela, monsieur Hector. Et c’est ce que je suis allé vérifier.

Bénabirès était descendu au plus bas de la tour, à la recherche de la naissance des racines de l’arbre. Son investigation l’avait conduit aux premiers niveaux occupés par les limuriens. Il y avait découvert qu’à cet endroit les racines étaient fines et ramifiées comme des vaisseaux sanguins. Elles avaient envahi la moitié supérieure de l’écosystème limurien ; elles courraient partout, semblant vivre en symbiose avec les étranges machineries des non moins mystérieux céphalopodes.

— Êtes-vous en train de suggérer que les limuriens sont à l’origine de cet arbre ?

— Ils en sont peut-être les jardiniers. Ou, en tout cas, ils en tirent un quelconque parti. J’ignore la nature exacte de leur relation, mais il y a bel et bien échange entre les deux. Je pense que cette partie du mystère ne sera jamais résolue.

— Qui a commis les meurtres ? intervint le chabiot.

— C’est l’arbre.

La réponse fut accueillie de manière très différente. Flizz siffla en postillonnant, Paulin ricana, et le cyborg… resta inexpressif.

— C’est absurde. C’est complètement… absurde, déclara Paulin à court d’adjectifs.

Bénabirès compta sur ses doigts :

— Dzazal est mort écrasé par une caisse poussée par une racine. Le chabiot a été assommé puis noyé par une branche. Enfin, l’avien a été étranglé et pendu par une liane.

— Mais…

Ignorant l’interruption, Bénabirès continua en pointant un quatrième doigt :

— Pour finir, j’ai moi-même été victime d’une tentative d’assassinat.

Durant son exploration des étages limuriens, Bénabirès ne se fiait qu’au plan fourni pas le cyborg ; il avait perdu tout sens de l’orientation à cause du champ gravitique variable. Il finit par atteindre une zone touffue, envahie de radicelles en tout sens. D’une poche il sortit un canif, accessoire qui l’accompagnait depuis son adolescence. Grâce à lui il se tailla un chemin dans la jungle labyrinthique.

Après quelques minutes de lutte, poisseux de sève, il parvint à un cul-de-sac. Il était en train de reprendre son souffle et massait ses muscles endoloris lorsque la paroi en face de lui se mit à bouger. Un iris métallique d’un bon mètre de diamètre s’ouvrait devant lui. Il dévoila à l’inspecteur un hublot au verre particulièrement épais. Et derrière, un œil immense, à l’iris émeraude et la pupille fendue en une ellipse parfaite. Le corps à qui appartenait ce globe oculaire était oblong et massif, il n’en pouvait voir qu’une petite partie. La peau turquoise était lisse comme un cuir tanné. Bénabirès, soufflé par la surprise, faisait face à un limurien qui le scrutait en retour sans ciller.

L’inspecteur était tétanisé par ce regard profond, fixe, complètement étranger. Cette anesthésie faillit lui être fatale ; il était déjà presque trop tard quand il se rendit compte que quelque chose avait entrepris de lui enserrer les chevilles. Lorsqu’il prit conscience du contact, il réussit à quitter le limurien des yeux et baissa la tête. Des radicelles avaient commencé à lui ligoter les talons. Son regard revint immédiatement au céphalopode. Celui-ci clôt lentement son immense paupière et s’éloigna du hublot. Aussitôt l’iris se referma dans un grincement métallique qui résonna comme un couperet.

Cela électrisa l’inspecteur. Il entendait bruisser les tentacules végétaux tout autour de lui. Bénabirès hurla, se débattit et commença à taillader comme un diable autour de lui. Il crut un moment perdre le combat, les radicelles le palpaient, glissaient sur lui à la recherche de prises. Quand il parvenait à dégager une jambe, c’est un bras qui se faisait ligoter. La gravité paradoxale lui donnait l’impression de rouler en tout sens pendant la mêlée. Il rebondissait au sol, au plafond, contre les parois.

Au bout d’une éternité de lutte, il réussit à rejoindre une zone où les racines étaient plus rares et plus épaisses, plus assez nombreuse pour être un réel danger, bien qu’elles tentassent tout de même de l’attraper en tournoyant comme des serpents ivres. Épuisé et gluant des pieds à la tête, souffrant de multiples contusions, il parvint à remonter jusqu’à la sécurité relative des niveaux supérieurs.

La fin de son récit fut accueillie par un profond silence. Paulin se décida le premier à le rompre en commandant, d’une voix mal assurée, du café pour leur table.

— J’ai vraiment beaucoup de difficultés à croire à tout cela, malgré votre état physique indéniable. Que nous conseillez-vous de faire ?

— Évacuer.

Paulin s’adossa en riant.

— Vous n’y pensez pas ! Nous sommes chez nous, inspecteur. Depuis des générations. Cela représenterait une organisation invraisemblable. Et comment convaincre les gens ? Pour aller où ? Qui nous indemniserait ?

— Il n’y a qu’un point sur lequel je peux vous répondre : vous n’êtes pas chez vous. Vous êtes chez les limuriens. Je ne comprends pas quel est leur véritable but. Personne n’est en mesure de les comprendre. J’ignore ce que vous avez pu leur faire ni pourquoi ils ont soudainement décidé que vous les dérangiez. Mais pour moi, leur message est clair : vous n’êtes plus les bienvenus ici.

— C’est absurde. Jamais nous ne pourrons convaincre tous les conseils de quartiers.

— Et pourquoi ne pas empoisonner la plante, Monsieur ? demanda Gavin.

Un instant de réflexion accueillit la proposition. Bénabirès finit par donner son avis.

— Je pense, vu le volume du végétal, que cela prendrait un temps fou. Et, pour paraphraser mon ami Hector ici présent, une organisation invraisemblable pour évacuer la souche. De plus, du fait de l’intégration de l’arbre dans la superstructure de la tour, j’ai peur que sa disparition ne compromette sa solidité. Et puis, rien ne dit que les limuriens vous laissent faire sans réagir.

Encore un silence pesant.

— Enfin, conclut l’inspecteur d’un ton las. Croyez-moi, les meurtres vont continuer. Vous vouliez le coupable, je vous l’ai trouvé. Je ne peux pas trainer un végétal ni un limurien devant la justice. Ce qui se passe maintenant n’est plus de ma compétence. Mon boulot est terminé, c’est désormais à vous de prendre les décisions qui s’imposent. Je n’ai plus rien à faire ici. Adieu et… courage.

Médusé, le trio regarda l’inspecteur déplier sa grande carcasse en grimaçant de douleur, et se diriger vers la sortie non sans avoir fait un détour par le comptoir pour y embarquer une part de tarte aux fraises. « Pour la route » leur lança-t-il avec un clin d’œil avant de disparaître.

 

 

Six semaines plus tard. L’inspecteur Boris Bénabirès était en train de prendre son petit-déjeuner dans sa cuisine lorsqu’un flash d’information surgit devant lui. Il avait programmé l’iAssistant domestique pour se déclencher quand certains mots-clés apparaissaient sur réseau. Sur fond d’images d’étendues rocailleuses, qu’il reconnut être le désert Quatre, la voix d’un reporter retentit :

« … après les six premiers meurtres, c’est le massacre d’une dizaine de locataires, survenu avant-hier, qui a déclenché l’évacuation complète du bâtiment, décidée par le conseil du méta-syndic, représentatif des différents quartiers de la Tour. L’opération a pris toute la journée, aidée par les bénévoles du Dodécagone Rouge. Les derniers résidents ont quitté les lieux peu avant minuit. Une équipe de scientifiques du contingent, encadrée par le 5e régiment des Forces Armées Unitaires a été dépêchée à la première heure ce matin pour enquêter au sein du bâtiment. Mais ils ont eu la très grande surprise de ne rien trouver à leur arrivée. La Tour s’est tout simplement volatilisée durant la nuit, sans laisser aucune trace… »

— Quel dommage, soupira Bénabirès. Je vais regretter leur tarte aux fraises.

[1]Le « tapis clair » est une couche réfléchissante située au fond de l’œil. Le phénomène de réflexion sur le tapetum lucidum est couramment appelé « yeux phosphorescents ».

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